Le professeur Jelel Ezzine est actuellement professeur de théorie et de contrôle des systèmes au département de la génie électrique de l'ENIT (Ecole Nationale d'Ingénieurs de Tunis) de l'Université de Tunis El Manar. En tant que partenaire proche du DAAD Tunis, nous lui avons demandé de partager avec nous son expérience comme professeur universitaire lors de la pandémie de Corona.

Prof. Ezzine, vous enseignez l'ingénierie à l'ENIT depuis des années. Le ministère de l'enseignement supérieur a demandé à tous les enseignants universitaires de proposer des cours en ligne. C'est une nouveauté absolue en Tunisie, comment évaluez-vous ce concept ?

La Tunisie ainsi que le reste du monde combattent le Covid-19, un ennemi inconnu, invisible et mortel. Les établissements d'enseignement supérieur du monde entier avec leurs 20 000 universités et 200 millions d'étudiants ont répondu collectivement au confinement en se tournant vers l'enseignement en ligne. Ces universités expérimentées et bien équipées réussiront très probablement à s'adapter à cette crise, d'autres auront du mal à déployer un enseignement à distance durable, et d'autres échoueront en raison du manque d'infrastructures et de savoir-faire.

La Tunisie se trouve dans la deuxième catégorie. En effet, l'apprentissage en ligne est resté une pratique timide dans nos universités. Heureusement, le ministère tunisien de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique (MESRS) a répondu positivement à ce défi et a profité de la situation pour relancer l'apprentissage en ligne et consolider l'enseignement à distance à tous les niveaux et dans toutes ses institutions. Malheureusement, la décision du ministère n’a pas été approuvée par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). En fait, l'Union a affirmé qu'une telle décision aggraverait les inégalités entre les étudiants bien nantis et ceux qui n'ont pas les moyens nécessaires pour suivre correctement les cours en ligne.

Cependant, en l’absence de la décision de l’enseignement à distance pendant cette crise, les étudiants, ainsi que le système éducatif national, seront confrontés à de graves problèmes. Parmi ceux-ci, on peut citer quelques-uns : 1) La plupart des étudiants pour ne pas dire tous, manqueront le deuxième semestre et, par conséquent, ne seront pas en mesure de remplir les exigences de leur année scolaire les contraignant à rattraper les crédits manqués parfois l'année prochaine. 2) Ce dernier retard prolongera leur date d'obtention du diplôme d'au moins un semestre, en plus de surcharger les cours, les professeurs et l'administration. 3) Dernier point et surtout, les différentes universités devront accueillir les environ 50 000 diplômés du secondaire, ce qui ajoutera donc à une surpopulation excessive et très probablement à des contaminations plus rapides et plus larges de Covid-19!

De plus, l'UGTT doit comprendre que les familles bien nanties peuvent toujours aider leurs fils et leurs filles à accéder à la pléthore de cours en ligne disponibles et accessibles aux meilleures universités internationales et ainsi les préparer à passer leurs crédits. Dans ce cas, et en l'absence de cours en ligne nationaux viables pour chaque étudiant, les étudiants en difficulté manqueront cette opportunité et se retrouveront plus loin.

Le MESRS, l'UGTT et les parties concernées devraient unir leurs efforts et trouver des solutions stables et durables pour qu'aucun étudiant ne soit oublié et laissé de côté. Ce faisant, ce défi se transformera en opportunité et relancera ainsi vigoureusement le programme d'enseignement à distance si nécessaire dans l'enseignement supérieur et au-delà.

L'enseignement et la recherche numériques sont actuellement les moyens avec lesquels les universités peuvent continuer à travailler dans cette situation de crise. Quels effets positifs cela pourrait-il avoir à long terme après cette crise ?

Au cours des années 90, la Tunisie figurait parmi les pays de sa catégorie disposant des meilleures infrastructures TIC et était en bonne position pour devenir un leader régional dans ce secteur en pleine croissance et très prometteur. Malheureusement, après l'installation de l'infrastructure, les stratégies, politiques et programmes attendus ne se sont pas concrétisées. Pourquoi la Tunisie n'a-t-elle pas réussi à tirer parti de son avantage TIC, demeure une énigme.

Néanmoins, la résistance au changement, l'inertie de l'administration et le manque de vision développementale font certainement partie du problème. De nos jours, et malheureusement, la Tunisie se retrouve avec une ancienne infrastructure TIC en particulier en ce qui concerne l’internet, la pénétration du haut débit et la numérisation. Les Tunisiens s'éveillent à l'appel de clairon du Covid-19 et en fait, le télé-enseignement, l'enseignement à distance et les conseils faits par l'initiative des membres du corps professoral lancée par le MESRS sont un véritable phare lumineux dans cette situation sombre.

Il est fort possible que cette initiative crée l'impulsion nécessaire et attendue capable de lancer un processus de numérisation transformationnel large et profond. La plate-forme numérique qui en résultera catapultera le pays dans le 21e siècle, très compétitif et en évolution rapide. En fait, une telle plate-forme numérique à l'échelle nationale stimulera la productivité de tous les secteurs, y compris une administration inefficace, conservatrice et lente. Ceci rendra les services clés plus proches des citoyens à moindre coût et de meilleure qualité, stimulera la performance et l'ouverture du gouvernement via un gouvernement électronique efficace et rapide, ainsi ouvert, plus participatif et collaboratif. Ça créera également une synergie dans les différents secteurs industriels et de services et les rapprochera encore plus de leurs clients.

La restructuration de notre système d'enseignement supérieur, associée à une plateforme numérique adéquate, renforcera le rôle de développement de nos universités, augmentera la visibilité internationale de nos établissements d'enseignement supérieur et réduira ainsi de manière viable la fuite des cerveaux des professeurs et des diplômés et, espérons, attirera des talents internationaux.

Vous êtes très actif dans la société civile. Quelle est votre contribution personnelle et votre contribution en tant que professeur universitaire à la société tunisienne ?

Mes expériences et implications nationales et internationales dans la société civile remontent à plusieurs décennies. Avant de passer rapidement en revue mon activité actuelle, je mentionnerai qu'une seule expérience très mémorable. Depuis l'âge de 15 ans, j'ai intégré l'Association des Jeunes Scientifiques de Tunisie (AJST). La raison pour laquelle j'insiste sur cette première expérience de l'AJST est qu'elle a eu un effet déterminant sur ma carrière universitaire et mes activités récentes de la société civile.

Dernièrement, et depuis 2011, j'ai fondé, avec plusieurs amis et collègues, l'Association tunisienne pour l'avancement des sciences, des technologies et de l'innovation ou (Tunisian Association for the Advancement of Science, Technology, and Innovation (TAASTI). Il y a trois motivations clés derrière ce projet. Premièrement, après près d'une décennie d'expérience au sein de la MESRS en tant que directeur et directeur général, ma conviction est devenue plus forte que la Tunisie avait besoin de toute urgence, en particulier après la révolution, de capacités viables dans la conception des politiques publiques en général, et dans la Science, la Technologie et l'Innovation (STI) en particulier. Deuxièmement, il n'y avait pas de programmes nationaux de renforcement des capacités en matière de politique STI, ni de programmes de recherche structurés liés au système national d'innovation. Finalement, la TAASTI a été la réponse et la contribution des fondateurs à la transition démocratique historique et profonde de la Tunisie dans le besoin urgent d'une restructuration socio-économique profonde conforme à une vision collective d'une société apprenante inclusive et durable.

Au cours de ces dernières décennies, j'ai initié et dirigé plusieurs contributions, avec plusieurs partenaires actifs et équipes dynamiques comme les fondations du programme de master professionnel « Politique de l'ingénierie et de la technologie » et la « Chaire UNESCO en politique de la science, de la technologie et de l'innovation ». Je suis actuellement directeur de la « Plateforme de recherche et de formation sur les politiques contextuelles de STI », un projet de recherche financé par le MESRS.